Mon cher petit frère,
J’ai de la peine de te savoir mort. Pour toi qui entamait la meilleure partie de ta vie, ,pour tes parents, à qui j’adresse ici mes plus sincères condoléances, pour notre ville (plutôt calme par ailleurs), pour notre gouvernement (que l’on sent cloué), pour des valeurs perdues auxquelles je croyais, pour tes potes, pour tes assassins enfin, qui ont tué pour un lecteur mp3.
Un lecteur mp3. Petit appareil technologique servant à amasser des fichiers sonores de très faible qualité en très grand nombre. Tout un symbole ! A notre époque, la qualité est plus que médiocre mais on en veut toujours plus… Un lecteur mp3, p…, j’y crois pas. Mon libraire maghrébin m’a dit qu’il faudrait pendre tes agresseurs par les couilles et que chaque passant de la gare centrale les pique d’un coup de lame… « j’ai honte d’être marocain » m’ a-t-il dit ce matin. Tu en as reçu 5, des coups de lame. Plus , ce serait du vice, moins, de la bêtise d’après certains experts.
Petit frère, Peugeot licencie 2300 ouvriers anglais après avoir réalisé un bénéfice net de près d’un milliard d’Euros. La rumeur circule qui dit que Volkswagen Bruxelles va connaître un bain de sang social, alors que l’usine est rentable voire bénéficiaire. Nos amis néerlandophones veulent le beurre, l’argent du beurre et la culotte de la crémière à propos de Zaventem. Le Docteur Yves Leterme déclare le cancer de notre région bien-aimée : mauvaise gestion due à et Francophones en surnombre. Madame Grouwels estime vivre en état d’apartheid linguistique et fait des déclarations racistes plus que mollement dénoncées par ses compagnons au gouvernement bruxellois. Laurette Onkelinckx se tait dans toutes les langues, elle qui est si loquace d’habitude ; Guy Verhofstadt privilégie les effets d’annonce à l’action concrète. Patrick Dewael , notre ministre de l’intérieur doit être en vacances car il est muet comme une carpe. Georges Bush repart en guerre pour relancer l’économie américaine, sa prochaine cible sera l’Iran. On nous a menti sur les conséquences de Tchernobyl (tu y as échappé, heureux homme) et j’ai peut-être choppé un cancer en bouffant des légumes contaminés. Moi qui croyais que manger des légumes, c’est bon pour la santé…
On n’entend personne pour s’exprimer sur les causes de ta mort, hormis les sempiternels experts et les médias bien sûr , le monde politique est curieusement absent.. « La faute à pas de chance » ? . Moi, je n’y crois pas. On a la criminalité qu’on mérite. On ne mérite pas mieux que ta mort stupide. Et violente. Après tout, nous avons collectivement œuvré pour. Certains par leur silence, d’autres par leurs actions politiques, d’autres encore par leur lâcheté. Mais nous tous en sommes responsables. Nous avons accepté le dé tricotage de la sécurité sociale au nom de l’aventure européenne, nous avons accepté le désinvestissement dans l’enseignement au nom de la rigueur budgétaire, nous avons été silencieux lors de l’épisode Renault Vilvorde, nous n’avons jamais, comme les jeunes français l’ont fait récemment, manifesté lorsqu’on nous réduisait des prestations sociales. Nous sommes passifs devant cette agression permanente qu’est la « globalisation » . Globalisation de l’agressivité, globalisation de la perte de valeurs, globalisation du matérialisme-roi… Je possède donc je suis. Nous nous sommes tus. Nous nous taisons. Hébétés. Maintenant, le réveil est difficile. Ton décès nous réveille. Pour combien de temps ?
Petit Frère, de ta résidence éternelle, regardes-nous nous taire, possédés par ce lecteur mp3 qui t’a coûté la vie. Possédés par cet écran plasma que nous achèterons à crédit, possédés par nos dettes à l’égard de notre âme et de nos valeurs collectives. Par la voiture acquise au dernier salon de l’auto. Par nos vacances en République Dominicaine où nous baiserons des putes par camion, aussi à crédit. Regardes-nous nous taire devant l’inacceptable, et souris de nos lâchetés, de nos manquements à nous–mêmes, de notre consommation idiote et sans fin , de nos hésitations et indécisions multiples. Souris devant ces parents incapables d’autorité sur leurs mômes. Devant la démission du politique et de l’enseignement. Ou plutôt, pleures, car c’est ce qui t’a coûté la vie. Je te pleure et je pleures devant le spectacle dégueulasse auquel j’assiste en ce moment.
Salut Petit Frère. Reposes en paix.