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strictly niceness on line

timeless classics and discoveries,rarities and insanities in funk, soul and beyond

CONTE DE 2 VILLES | 03 août 2006

Bruxelles. 23h39



Ils m'auront pas... je me promets qu'ils ne m'auront pas. « Vous m'aurez
pas ».J'ai de l'acide lactique dans les jambes, ça fait mal, ils
courent plus vite que moi ces salauds, respire, respire, régule ton
souffle. Vous ne m'aurez pas, enculés, je sais même pas ce qu'ils
veulent, j'ai peur. Accélère. Regarde avant de traverser, ce serait con
de se faire avoir par un bus, l'alliance balkanico-turque est furax on
dirait, pourtant, je ne faisais que passer dans leur quartier, comme si
un quartier vous appartenait en propre... faudrait peut-être vous payer
une redevance ? Si le contexte n'était pas aussi tendu, je rigolerais...
hahaha, un bulgare, un grec et un turc en train de courser un nègre,
c'est beau le multiculturel ; et la finalité de l'histoire encore plus...
la tolérance a encore de beaux jours devant elle, je vous le dit... ils
m'auront pas, accélère ! , pas un abri potentiel et je sais toujours
pas ce qu'ils me veulent , à part la redevance « quartier privé »,
comme si... putain, ils se rapprochent. Je traverse une seconde rue,
respire ! , les gens me regardent en se marrant. C'est bizarre cette
sensation de connivence dans ce quartier, il n'y a personne pour me
tirer de ce, disons-le franchement, très mauvais pas. Elle est belle la
solidarité des humains ! , heureusement qu'il y a les humanitaires. Ca
pue pour mon matricule, soyons honnête. La prochaine fois, j'évite...
encore faut-il qu'il y en ai une, de prochaine fois, pour l'instant,
c'est pas gagné. Ils m'auront pas. Je suis crevé, (la cigarette ...)
Respire ! Accélère ! Je me suis promené dans les pires trous de cette
stupide planète sans problèmes, j'arrive dans une ville dite civilisée,
et j'ai des histoires. Je maudis l'ironie de cette situation. « Vous
m'aurez pas bande d'enculés , on m'appelles Marathon Man», ils doivent
se marrer de m'entendre m'égosiller en ce moment, comme si j'avais que
ça à foutre. Les engueuler. Alors que les crampes se rapprochent à
grands pas, presque aussi grands que les miens d'ailleurs. J'ai peur.
J'ai mal aux jambes, les poumons en feu. On s'étonne souvent de trouver
son second souffle, moi je m' inquiète de ne pas le trouver alors que
j'en ai désespérément besoin. Quand j'étais plus jeune, je pratiquais
les arts martiaux, là, c'est la course de fond... moi qui déteste le
jogging, me voici servi. Le terrain est crapuleusement irrégulier, le
pavé occidental est ce qu'il a toujours été, attention aux entorses,
c'est absolument pas le moment. J'aurais mieux fait de leur rentrer
dedans au premier contact : « donnes-nous ton pognon, fils de pute !
ici, t'es chez nous, faut que tu raques ! ». Je leur ai répondu : »ne
moleste pas ma pauvre mère, abruti ». La- dessus, j'ai pris un pain
venu de derrière moi. Chaussée de Haecht. Que j'aurais dû rendre dans
l'instant. Ca déstabilise l'assaillant quant tu t'attaques au plus gros
d'entre eux. Il était face à moi, le gros, j'aurais pu l'allonger. Un
bon coup de pied dans le plexus, comme avant... Maintenant, je cavale
comme Forrest Gump. L'aboulie, ça peut vous causer des problèmes mon
bon monsieur. De même que le second degré. Ils m'auront pas. J'ai mal
aux jambes, tiens ! les poumons oublient leur souffrance... la rue est
calme, trop calme, sombre, couleur orangée comme ces spots ignobles de
l'éclairage public. Il se fait qu'ici, il est défaillant ; de surcroît,
les plaques de verglas faussent les appuis. J'arrive au Botanique en
longeant la rue Royale St Marie. Fais gaffe... ils se rapprochent, je
sens que ça va être ma fête dans pas longtemps. Accélères ! , si tu
veux pas passer à la casserole. En plus, j'ai pas un balle, mais je ne
crois pas que ça les intéresse, c'est plus du blé qu'ils veulent, c'est
un trophée pourtant, j'ai rien d'une belle blonde à gros seins qu'ils
pourraient se farcir avec beaucoup moins d'efforts. Ils sont toujours
là, tenaces les cochons. Je regagne un peu de terrain, c'est bon pour
le moral. Je tourne rue de la poste. Ca fait près de 20 minutes. Quand
je pense que je suis pauvre, ça me fait rire... malgré la peur. Ca ne
servirait à rien de le leur dire, je présume. Ils sont enragés. Je les
entends m'insulter, maudire ma condition physique, râler, pester contre
les sportifs ; ben oui, les gars, la truande, ça demande de l'effort,
ou de l'imagination, c'est selon. « Vous êtes cons, j'ai rien en poche
». « On va te baiser, fils de pute ». En plus, ils ont du vocabulaire.
Je suis verni, rien à dire . « Vous m'aurez pas ». Le virage à droite
n'est pas des plus heureux. Rue Verte. Ses vitrines, ses Nigérianes.
Ses filles de l'Est. Ce serait beau si je n' étais pas pressé. J'ai
fait une erreur. Deux erreurs : mon lacet gauche se défait.





Port Au Prince. 17H39



La nuit est noire. Moi aussi, ça tombe bien. Je m'y fonds. Ca m'amuse
de foutre la trouille à ce gars que je poursuis. Pas de mes assiduités,
non. Suis pas masisi (1). Suis racaille comme dirait Sarkozy le fils de
hongrois tendance fasciste  qu'ils ont le malheur d'avoir comme
ministre au pays La France. Le grimaud court vite. « Je vais t'avoir ».
Il faut que je l'attrape. Ta rançon, c'est mon salaire. Ici, nécessité
fait loi. Ici, la nuit fait lwa(2). Ici, les lwa font la loi. Le
grimaud remonte la rue Dalencourt vers Canapé Vert. Me demande ce que
ce blanc faisait dehors, à pied , à cette heure-ci. En tous cas, ça
m'arrange, j'avais rien à me mettre sous la dent. Si je le kidnappe,
mes femmes seront nourries pour 2 semaines. 18 ans, 3 filles et leur
mère. Les blancs ont la contraception ; nous, la fécondation. Il tourne
à droite, descend vers Bois Verna. Il est en forme ce con. Quand je
l'attrape, je le démolis. Pour m'avoir fait courir autant. Pour le
plaisir. Faut pas rigoler. Comme si je souffrais pas assez. Faut faire
du sport pour gagner sa soupe. J'ai les crocs. Le chef sera content. A
condition que... « J'vais t'avoir ». J'en ai besoin. Je le baillonnerai,
le mettrai dans un taptap (3) de mes amis, descendrai avec mon trophée
à Carrefour Martissant 17. Ogou sera content. Ogou, c'est mon boss.
J'en ai peur. Tout le quartier en a peur. Toute la ville même... C'est
son nom jwet (4), personne ne connaît son vrai nom. Pas même lui, je
crois. Il l' a oublié. Je toucherai 50 dollars. Haïtiens. Ils appellent
cela l'inflation. Moi, l'arnaque. Ogou, lui, touchera entre 100 et 200
mille dollars. US. On appelle ça le capitalisme. Je suis un
capitaliste, né à la capitale, Ogou, lui, est né dans les mornes
mornes. Il appelle ça l'indexation de son salaire. « J'vais t'avoir,
pitit bouzin (5) ». Tu peux courir, tu ne m'échapperas pas. J'abandonne
mes tongs, la corne de mes pieds est solide. Même en Air Max, il est
plus lent que moi. J'ai les crocs, je te dit. Elle est belle la Ginger
Bread (6). Avenue Lamartinière. On dit que la famille l'a abandonné à
l'époque de Titid, se sont enfuis devant la victoire électorale du
petit père des pauvres. N'a rien fait pour nous celui-là, sauf renoncer
à ses sacrements. Ce qui n'a pas mis de maïs moulu dans mon assiette.
J'ai pas connu la dictature, du moins, l'ancienne dictature. Celle-ci,
je la connais par cœur. Comme mes tables de multiplication. 2 et 1 font
21. 3 et 1 font 31. 5 et 0 font 50. C'est logique. Comme les tarifs de
notre profession. Un grimaud vaut plus qu'un noir. C'est comme ça dans
ce pays. Chez les blancs, on regarde pas à la couleur. Ici, c'est
différent. Toute couleur a son prix. « Plus clair, plus cher » .
Proverbe des chimères. Il descend vers le Champ de Mars. Il a tellement
peur qu'il se jette dans la gueule du loup. « On va t'avoir ». 
Bientôt, je ne serai plus seul. Les gars de Bel-Air vont venir me
seconder. Peut-être. Ca ne m'arrange pas, je devrais partager ma maigre
pitance avec eux. Faut que je le choppe avant. Malgré l'inconvénient,
je siffle pour appeler du renfort. Quand je vais à confesse, le Père
(blanc bleu belge) me sermonne sur mes activités. Pourtant, malgré mes
(nombreuses) prières, Jésus ne dépose rien sur la table familiale.
Quand je le lui dit, le Père me répond que les voies du Seigneur sont
impénétrables. Mon estomac, lui, est impénétré. Merci Mon Dieu... J'ai
mal aux jambes. J'ai un grand goût( 7). Merci Mon Dieu pour l'exercice.
A défaut du pain quotidien.



(1)    Homosexuel

(2)    Esprit du vaudou

(3)    Taxi collectif

(4)    Surnom

(5)    Fils de pute

(6)    Pain d'épices. Type d'architecture « en dentelle de bois» typiquement Caraïbéen.

(7)    Traduction littérale de « Mwen gen gran gou » (j'ai faim)


Publié par kwak à 16:31:59 dans NOUVELLES | Commentaires (0) |

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